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(…)
Q - Monsieur Védrine,
la situation au Proche-Orient est en train de devenir un enjeu de
politique intérieure ; et c'est un euphémisme de dire que vos prises
de positions en la matière ont souvent heurté la sensibilité des
amis d'Israël en France, lesquels se plaignent de la ligne jugée
trop partisane essentiellement pro-arabe et naturellement anti-israélienne
du Quai d'Orsay. Alors, Monsieur le Ministre des Affaires étrangères,
avant de vous demander de commenter l'actualité proche-orientale la
plus brûlante, on aimerait bien savoir quelles sont vos impressions,
vos sentiments et vos convictions intimes.
R - Je ne pense pas que
ce soit le but principal de cet échange, je suis là en tant que
ministre et chacun d'entre nous a ses convictions. D'abord, je
voudrais vous remercier de cette invitation, à un moment qui est
important et à un moment où l'opinion française, dans ses différentes
composantes, est bouleversée par ce qui se passe au Proche-Orient.
Pour moi, comme je crois pour tous les responsables français, c'est
une priorité absolue qu'il y ait un vrai coupe-feu entre les deux. Il
y a d'un côté, ce qui se passe au Proche-Orient, ce que nous
ressentons, nos convictions et notre action pour la paix au
Proche-Orient, et de l'autre côté, il y a ce qui se passe en France,
où la paix civile doit être notre priorité absolue. Je vois ce
trouble, nous recevons au ministère même de nombreuses lettres, des
coups de téléphone, des messages sur Internet, de part et d'autre,
qui nous reprochent d'en faire trop ou pas assez.
Dans tous les cas, il y
a une chose qui me frappe, c'est que ce que nous disons sur ce sujet
du Proche-Orient, nous ne le disons jamais seuls. Je ne parle pas de
ce qui se passe en France, j'ai condamné systématiquement les actes
anti-juifs et je pense qu'il y a des messages à adresser aux différentes
communautés. Malheureusement, je regrette beaucoup quand les gens
sont heurtés par cela ou parce qu'ils croient être incompris.
Mais ce sont des choses
qui sont dites à Paris, qui sont dites dans beaucoup d'autres
capitales en même temps. Il y a toujours une réaction " mais
pourquoi la France a-t-elle ces positions" ? Alors qu'on retrouve
les mêmes mots, les mêmes textes dans des déclarations du Conseil
de sécurité, y compris dans les dernières résolutions votées
maintenant par les Etats-Unis et dans des textes européens. D'autre
part, quand nous sommes amenés à dire que la politique de pure répression
ne peut pas régler le problème au fond, cela provoque une espèce de
polémique. Quand je m'exprime dans l'autre sens, comme je le fais
souvent et régulièrement, sur les défaillances de l'Autorité
palestinienne, ce n'est pas répercuté et je voudrais bien savoir
pourquoi.
Q - Il y a une déclaration
de vous qui a été reprise la semaine dernière dans laquelle vous
disiez que la politique israélienne conduit au fait que des milliers
de kamikazes naissent tous les jours.
R - Vous pouvez trouver
des dizaines de déclarations dans toute l'Europe, de Premiers
ministres, de ministres ou de dirigeants politiques de tous les pays
d'Europe et de beaucoup d'éditorialistes en Europe et même aux
Etats-Unis, et même dans des journaux comme le New York Times, qui
considèrent que cette politique fait finalement se dresser de
nouvelles générations de martyrs. Cette démarche est terrifiante.
Ecoutez cette phrase (je m'adressais à Yasser Arafat) : "Vous
allez devoir décider de coexister vraiment avec l'Etat d'Israël, en
éliminant du discours du projet palestinien toute ambiguïté sur les
frontières, la sécurité, l'identité future. Préparez-vous, le
monde entier va bientôt vous demander des garanties et des
engagements précis".
Ce n'est pas Bush,
c'est moi, c'est dans un article du "Monde", ce n'est pas
une petite déclaration en passant, et c'était en novembre dernier. Régulièrement,
j'ai également dit des choses sur l'Autorité palestinienne et j'ai
participé, avec mes collègues européens, à l'élaboration de
textes pour les Conseils européens de Barcelone et de Laeken, dans
lesquels il était demandé des choses extraordinairement précises
aux Palestiniens. Par exemple, le démantèlement des réseaux
terroristes du Hamas et du Djihad, l'arrestation et les poursuites
judiciaires de tous les suspects, un appel public, en langue arabe, à
la fin de l'Intifada armée. Ce sont des textes que j'ai contribué à
élaborer avec Joschka Fischer, avec Jack Straw, et d'autres.
Bien sûr, nous avons
toujours dit en même temps que ce n'était pas une bonne politique
d'affaiblir systématiquement l'Autorité palestinienne. Je suis heurté,
je ne suis pas là pour en rajouter sur le fait d'être heurté, mais
je ne comprends pas pourquoi ce que nous disons dans ce sens n'est
jamais repris alors que la moindre interrogation ou critique sur la
politique de ce gouvernement israélien est montée en épingle, comme
si c'était intolérable que ce soit exprimé. Encore une fois, nous
ne sommes pas du tout seuls.
Q - Il y a peut-être
quelque chose d'irrationnel au niveau français, mais curieusement,
les amis d'Israël en France se disent, qu'au sein du gouvernement il
y a d'un côté le pro-israélien Jospin et de l'autre, il y a le
pro-arabe Hubert Védrine, qui ne rate pas une occasion d'accuser Israël
de tous les maux du monde.
R - C'est tellement
caricatural comme présentation que...
Q - C'est pour cela que
je vous pose la question, pour que vous puissiez répondre.
R - Ce que nous disons,
encore une fois, est dit par de très nombreux gouvernements européens,
profondément amis d'Israël, et viscéralement attachés à la sécurité
d'Israël, dans des frontières sûres et reconnues, et donc à la
solution du problème politique palestinien.
Nous pensons depuis très
longtemps, depuis François Mitterrand à la Knesset en mars 1982, que
la seule vraie solution de fond, c'est un Etat palestinien. Il faut évidemment
qu'il soit viable, puisqu'on veut qu'il soit pacifique. S'il n'est pas
viable, il ne sera pas pacifique, et on veut qu'il soit de plus en
plus démocratique. Il y a là quelque chose de bizarre dans la
communication parce que, franchement, ce que nous disons est soupesé,
équilibré. Il n'y a pas un seul attentat en Israël qui n'ait été
condamné solennellement par les autorités françaises, y compris par
le Quai d'Orsay qui sert toujours un peu de bouc émissaire dans ce
genre de choses, comme si le Quai d'Orsay disait la même chose qu'il
y a dix ou vingt ans, ce qui n'est pas vrai.
Q - On dit que le Quai
d'Orsay conduit la politique arabe de la France, qu'il donne le
"la".
R - Je ne sais même
pas ce que c'est que la politique arabe. Il y a trente-six politiques
arabes. Vous ne pouvez pas avoir la même politique arabe avec l'Iraq,
le Maroc, le Liban et l'Egypte. Il y a toutes sortes de situations. Le
conflit du Proche-Orient est encore autre chose. Vous retrouvez ce que
nous disons dans des résolutions du Conseil de sécurité également
votées par les Américains - les trois dernières n'auraient pas pu
être votées sans eux. Ils ont pris un tournant, ils acceptent les résolutions,
maintenant -. Vous le retrouvez à Londres, à Madrid, à Rome, à
Berlin, etc. Alors pourquoi dire à chaque fois "C'est honteux,
c'est la France, c'est le Quai d'Orsay !" Il peut y avoir une
discussion politique en disant : "vous avez tort de raisonner
comme cela, vous sous-estimez la situation horrible en Israël du fait
de la pression des terroristes...".
J'ai souvent dit, ce
qui n'est pas tellement repris non plus, que je comprends, enfin je
crois comprendre, la terreur que l'on ressent si on est une famille
israélienne et si on se demande où sont les enfants, ou si le bus
est en retard, etc. Ce doit être monstrueux. J'ajoute que
l'accumulation des années et des années, fait que les Palestiniens
vivent aussi dans des conditions abominables. Alors c'est choquant que
je dise cela aussi. Il ne faut pas en retenir une partie ; cela fait
partie d'une analyse d'ensemble, et je ne suis motivé que par une
seule obsession : comment en sortir.
Q - Monsieur le
Ministre, vous parliez du Hezbollah il y a quelques instants (…) Y
a-t-il un prix à payer par la France pour ne pas subir d'attentats
terroristes sur notre sol ? Plus précisément et plus récemment en décembre
dernier, l'Europe a finalement décidé de citer nommément les
organisations terroristes. Un débat a eu lieu pour savoir s'il
convenait d'y inclure le Hezbollah. Or, on a pu constater que
l'ensemble de la presse libanaise s'est répandu en éloge pour
remercier la France et le cheikh Yassine pour sa position "équilibrée".
Doit-on conclure qu'il s'agit ici des véritables amis de la France ?
(…)
En ce qui concerne la
question que vous me posiez, il faut dire les choses très simplement.
Il y a une organisation qui s'appelle "Hezbollah", qui a
deux aspects, deux branches. Il y a un côté militant, violent, y
compris terroriste et d'autre part, il y a un côté organisation
caritative et sociale qui joue un rôle considérable au Liban. Il y a
des gens qui relèvent de cette branche politique et qui disent :
"si vous nous mettez dans le même sac, vous risquez de faire
exploser la situation au Liban qui est déjà épouvantable".
Q - Ils pourraient dire
la même chose pour le Hamas.
R - Dans le côté
branche politique du Hezbollah au Liban, il y a des gens qui sont représentés
dans les institutions politiques ; au nom de cela, ce n'est pas tout
à fait la même chose.
Q - Est-ce la branche
politique ou la branche terroriste du Hezbollah qui tire sur Israël ?
R - Israël, compte
tenu du problème de la frontière nord qui est théoriquement réglé
mais qui n'est pas entièrement consolidé, n'a pas non plus
directement intérêt à ce que le Liban soit à nouveau à feu et à
sang, notamment dans cette région. C'est la seule raison pour
laquelle il y a eu la recherche d'une distinction peut-être trop
subtile, une distinction entre les deux éléments.
Q - Depuis 48 heures,
le Hezbollah tire sur les positions israéliennes autour des fermes de
Chebaa. Est-ce que vous redoutez un embrasement de la frontière
sud-libanaise ?
R - Des incidents oui,
un embrasement non. Parce que le rapport de force ne le permet pas.
Q - Que recherche le
Hezbollah dans cette affaire ?
R - Les éléments du
Hezbollah qui se sont livrés à ces actions, à mon avis, veulent
profiter de la tension générale. L'ensemble du monde palestinien étant
à bout de force, ivre de désespoir, de volonté de revanche, ils
doivent penser que cela leur donne des leviers d'actions.
Q - Et vous
condamnez…?
R - Je bannis toutes
les formes de violence et il est donc, évident, que ce n'est pas
comme cela qu'on va en sortir. J'ai bien expliqué, il y a quelques
jours, sur Radio-Orient que les attentats suicides étaient monstrueux
et totalement condamnables. Ces attentats qui se produisent au milieu
des civils et contribuent à entretenir ce climat de peur en Israël
et donc ce soutien croissant, à une politique de force et de répression,
qui est à mon avis, à court terme, mais enfin c'est un soutien très
fort. J'ai même expliqué que c'était une absurdité monstrueuse de
la part des plus extrémistes des Palestiniens, de penser que cela
puisse faire avancer leur cause d'un millimètre. Cela fait exactement
l'inverse. Cela ne fait que braquer le monde entier contre cette démarche,
alors qu'il y a une revendication palestinienne légitime d'avoir un
Etat dans lequel ils puissent vivre normalement et que c'est cela le cœur
du sujet.
Q - Il existe une thèse
selon laquelle Israël n'existerait pas à moyen terme. C'est une thèse
syrienne. Est-ce que vous confirmez ?
(…)
R - Je crois qu'il
faudrait parler un peu sérieusement du Quai d'Orsay. Parce que dans
toutes ces affaires, il y a une sorte de bouc émissaire, qui peut
d'ailleurs ne pas se défendre contre cela, puisque des fonctionnaires
ne vont pas polémiquer dans les médias. Le Quai d'Orsay est le
ministère des Affaires étrangères, c'est l'instrument de la
politique étrangère de la France qui est conduit par les présidents
de la République.
Depuis François
Mitterrand, en 1982, cette dimension de la relation franco-israélienne
qui était très forte autrefois, qui avait disparu entre-temps, a été
complètement réintégrée. J'y ai moi-même beaucoup participé et
depuis, nous n'avons jamais cessé d'avoir une relation très forte
avec les gouvernements israéliens. Il y a des cas où on est plus
d'accord que dans d'autres. Les politiques israéliennes peuvent être
extraordinairement différentes. C'est toujours Israël mais ce n'est
pas toujours le même gouvernement et les diplomates du Quai d'Orsay
ont des contacts et des discussions avec leurs homologues israéliens,
ici ou en Israël, qui intègrent les soucis d'Israël dans l'analyse
des positions. Il me semble que ces critiques sont totalement injustes
et en même temps totalement décalées. Il suffit de se souvenir de
ce qui s'est passé en 2000 où il y avait un travail pour la paix,
animé par Clinton, Barak et Arafat, qui a très malheureusement échoué,
pour des tas de raisons. Nous étions complètement impliqués dans
cette affaire, y compris le Quai d'Orsay, en contact permanent avec
les Israéliens, les Américains, pour négocier. Nous étions peut-être
le seul pays qui ne soit pas directement du Proche-Orient qui soit intégré
à ce point dans le processus de paix, pour échanger des papiers, des
idées et des suggestions. Cela n'a pas marché, c'est très
malheureux mais nous étions de plein pied, il faudrait peut-être réactualiser
ces visions.
Q - Il y a une thèse
qui dit que le Quai d'Orsay a une volonté de se dédouaner de deux
moments-clés de l'histoire, la Shoah ou la guerre d'Algérie : pour
la Shoah du fait de la passivité voire la complicité de la France
durant celle-ci en présentant les victimes d'hier comme les bourreaux
d'aujourd'hui. Les Israéliens ne seraient pas meilleurs que nous et rétrospectivement,
nous n'aurions rien à nous reprocher. Et d'un autre côté, sur la
guerre d'Algérie, parce que soutenir les thèses arabes aujourd'hui,
c'est faire oublier et se faire pardonner un passé pas très net.
Qu'en pensez-vous ?
(…)
R - Quel est le rapport
entre le Quai d'Orsay et la guerre d'Algérie ?
Q - La France a eu un
passé colonial et aujourd'hui, elle cherche à se faire pardonner.
R - Si c'était le cas,
le Quai d'Orsay soutiendrait automatiquement les positions algériennes.
Ce n'est évidemment pas le cas. Et on ne peut pas soutenir les
positions arabes en général puisqu'il n'y a pas beaucoup de
positions arabes en général. Nous essayons aujourd'hui, en 2002, en
homme contemporain, d'avoir la politique algérienne la mieux adaptée,
et ce n'est pas la même pour le Maroc. On parlait du Liban tout à
l'heure, c'est encore un autre sujet. J'invite tous ceux qui se
servent automatiquement de l'expression "Quai d'Orsay" à
faire retour sur eux-mêmes et tenter d'être plus équitable. Je suis
prêt à discuter lorsque l'on me dit que je me trompe dans mes
critiques de Sharon parce qu'il n'a pas le choix. Et lorsque j'appelle
à la recherche d'une solution politique avec autant d'énergie qu'à
la lutte contre le terrorisme, je sais qu'il faut le faire à partir
des données réelles de la politique israélienne d'aujourd'hui.
Q - Le prédécesseur
de Sharon, M. Barak et également Shimon Pérès considèrent que
Arafat a un double langage. Barak parle de la culture du double
langage d'Arafat. Faites-vous le même constat ?
R - Dans l'article du
"Monde" dont je vous ai parlé tout à l'heure, que j'ai écrit
personnellement en novembre, je rappelle que j'avais appelé Arafat à
éliminer du discours et du projet palestinien toute ambiguïté sur
les frontières et préserver l'identité juive. Je suis d'accord
qu'il y a un élément de double langage, il y en a eu.
Q - Il y en a eu ou il
y en a encore ?
R - Aujourd'hui, il n'a
pas de double langage puisqu'il ne peut pas communiquer.
Q - Un langage qui va
dans un seul sens ?
R - Aujourd'hui, c'est
le silence auquel il est contraint à travers une politique que même
les Américains ne soutiennent pas puisque le général Zinni a obtenu
d'aller le voir, mais c'est un autre sujet. Il y a énormément de
choses à demander à l'Autorité palestinienne, mais la question
fondamentale n'est pas de savoir si les Israéliens apprécient Arafat
ou si les Palestiniens apprécient Sharon. Vous imaginez quelle est la
réponse dans l'un et l'autre cas. La question est de savoir ce qui
peut aider à en sortir. Est-on dans une sorte de procès sans fin où
il n'y a pas d'issue ? Ou essaie-t-on de remettre en marche des mécanismes
pour en sortir ? On trouve forcément la lutte contre le terrorisme
car il faut éradiquer cette menace et on trouve forcément aussi la
recherche d'une solution politique. La divergence principale entre la
politique menée par Sharon et celle de l'Europe et de la France,
c'est la conviction que le problème israélien ne peut être réglé
que par la répression. Même si aujourd'hui, les Israéliens sont
tous derrière Sharon, parce qu'ils ont tellement souffert des
attentats suicide, on aboutit à un tel chiffre de morts, c'est devenu
tellement intolérable, qu'il en a fait une unité nationale.
Le monde entier leur
dit qu'on peut comprendre cela mais qu'il faut relancer en même temps
la recherche d'une solution de paix.
Q - Ce qui fait dire au
camp de la paix en Israël que c'est Arafat qui a voté une première
fois Netanyahou en 1996 et une seconde fois Sharon l'an dernier.
R - Il y a une
responsabilité palestinienne très importante, de toute façon, mais
qui est contestée par certains participants aux réunions de Camp
David et de Taba. M. Pérès a dit plusieurs fois que c'était une
erreur de dire que c'était l'accord pour une solution définitive
parce que cela obligeait les Palestiniens à poser le problème de Jérusalem
qui n'avait pas de solution à ce moment-là et à poser la question
des réfugiés.
Sur Jérusalem, ils ne
pouvaient pas trancher seuls. A l'époque, les pays arabes ne l'ont
pas soutenu. Parce que s'ils avaient fait il y a un an et demi ce
qu'ils ont fait il y a quelques semaines à Beyrouth en promettant la
normalisation, cela changeait complètement l'équation d'après Camp
David. Lorsque Arafat a fait le tour des capitales arabes pour
demander un soutien, il n'a eu qu'un silence embarrassé. Il y a une
vraie défaillance du monde arabe, ce n'est donc pas si simple. Il y a
les erreurs stratégiques et tactiques évidentes d'Arafat, il y a
peut-être eu des erreurs de négociation de Barak, il y a eu peut-être
une erreur de Clinton sur cette idée de l'accord définitif.
Pourtant, aujourd'hui,
je sais que, pour le camp de la paix, c'est de la faute d'Arafat. Il y
a un rejet énorme, c'est peu de le dire puisque 20 % des Israéliens
accepteraient qu'il soit éliminé. Je ne vois pas où, dans quel
autre conflit on trouverait des réponses de ce type. Il ne faut pas désespérer
des opinions publiques car lorsque l'on demande si le terrorisme est
jugulé, - "accepterez-vous la reprise d'une négociation
politique ?" - 70 % des Israéliens répondent oui. C'est donc
une opinion ouverte et disponible.
Q - Très réactive ?
R - Mais c'est normal
avec tous ces attentats.
Q - Sur ce plan, deux
attentats sanglants ont été suivi par une véritable politique de
retenue du gouvernement israélien, malgré cela, il n'y avait pas de
perspective politique et finalement, il y a eu une prolifération des
attentats. M. Sharon avait-il un autre choix et qu'aurait fait la
France dans une situation similaire ?
R - Je peux comprendre
la réaction de l'opinion israélienne, la réaction des gens et
encore une fois, c'est une horreur de vivre sous cette menace des
attentats suicide. Mais n'oubliez pas non plus dans quelles conditions
vivent les Palestiniens. Trente-cinq années d'occupation, des
conditions de vie décrites tous les jours qui rendent les gens fous.
Mais, je pense que dans les attentats suicide, il y a aussi une
politique de certaines organisations qui ne se cachent pas toujours
d'avoir combattu le processus d'Oslo.
Contrairement à
l'Autorité palestinienne, ils ne veulent pas un Etat palestinien à côté
d'Israël mais à sa place et c'est d'ailleurs étonnant de voir à
quel point la répression de l'armée israélienne épargne assez
largement le système du Hamas.
Q - Ce serait à l'armée
israélienne d'aller attaquer le Hamas ?
R - Mon travail est de
relancer la négociation politique et de le faire avec autant d'énergie
que la lutte contre le terrorisme car je pense que l'un ne va pas sans
l'autre. Il n'y aura pas de débouchés uniquement par la politique de
répression même si je comprends le mécanisme qui conduit les Israéliens,
désespérés par l'échec des négociations de paix, à voter Sharon,
et à soutenir l'opération de l'armée car ils ont l'espoir de la
paix et de la sécurité. Lorsqu'ils réfléchiront, je ne pense pas
qu'ils puissent approuver en majorité le programme de certains
partenaires d'Ariel Sharon qui est un programme d'expulsion généralisé
des Palestiniens.
Q - C'est marginal.
R - Je pense et j'espère
que cela le restera et par conséquent, les gens en Israël se
retrouveront sur le fait que l'on a rétabli plus de sécurité et
qu'il faut parler pour trouver une solution politique. Vous avez parlé
d'une période de retenue, il y a eu une période d'accalmie en décembre.
Pendant trois semaines sans attentats, il ne s'est rien passé sur le
plan politique du côté israélien. Compte tenu de l'équilibre
politique interne, personne n'est en mesure de dire que l'on va tenter
de reparler, même sur la base des plans Tenet ou Mitchell. Les
occasions perdues sont nombreuses, malheureusement.
Q - D'après les
contacts que vous avez eus hier, êtes-vous optimiste ?
R - Je pense qu'il ne
faut jamais se décourager dans cette affaire du Proche-Orient. Je
sais que la négociation reprendra sur des bases pas tellement différentes
de l'esquisse de la fin 2000, même si ce n'était pas très clair.
D'autre part, il y a une majorité d'Israéliens qui, même au cœur
de l'inquiétude et au paroxysme du soutien à l'opération militaire
n'écarte pas l'hypothèse de la reprise des négociations. Ensuite,
le président Bush a pris un vrai tournant, étant dans une politique
de retrait depuis un an même si en pratique, il a donné carte
blanche à l'action du gouvernement Sharon et de l'armée israélienne.
Tout en tenant des propos très sévères à l'encontre d'Arafat, même
lui s'exprime comme s'il considérait que la politique menée
aujourd'hui ne conduit pas à une solution. Cela peut créer un climat
différent, même aider Ariel Sharon à résister à la partie la plus
extrémiste de sa coalition ou de son gouvernement. Cela peut
permettre d'une certaine façon, d'habiller la reprise de discussions
dans un contexte sécuritaire rétabli.
Pour l'Europe, tout le
monde sait qu'elle est tout à fait homogène sur les grands
principes, pas forcément d'accord dans l'urgence, mais d'accord sur
les principes. Il peut donc se reconstituer une conjoncture acceptable
par les dirigeants entre Etats-Unis et Europe sur la façon d'en
sortir. C'est toujours la même obsession.
Q - On parle de signe
et de symbole, pourquoi la France ne prendrait-elle pas une initiative
si on se réfère aux accords de Camp David et de Taba, il y aurait
une partition de Jérusalem. La France a toujours été favorable à
la création d'un Etat palestinien avec Jérusalem-est pour capitale.
Dans ces conditions, qu'est-ce qui empêche aujourd'hui la France de
reconnaître Jérusalem-ouest comme capitale d'Israël ?
R - Mais aucun pays ne
l'a fait, même pas les Etats-Unis.
Q - Mais ne serait-ce
pas un bon signe que la France prenne une telle initiative ?
R - Non, parce que
c'est l'élément d'un accord qu'on ne peut pas isoler. On retombe
alors sur l'élément qui a contribué à faire échouer les négociations
de l'an 2000. On ne peut pas régler le problème par morceaux. Il y a
un ensemble dans lequel il y aura les frontières, la sécurité et je
pense qu'il faudra des forces d'interposition ou de sécurité
notamment américaines parce que les Israéliens l'exigeront. Et, à
mon sens, ils auront raison quand il y aura un Etat palestinien.
Il y a la question de Jérusalem,
les réfugiés : on sait bien que tout est lié. Nous ne voulons pas
nous rendre intéressants en prenant des initiatives partielles sur
des morceaux du sujet.
Q - Mais, vous n'êtes
pas contre, le moment venu ?
R - Cela fait partie du
règlement soit final, soit presque final selon la voie qui est
reprise.
Q – Sur l'accord
d'interposition, sur l'initiative qu'a reprise Lionel Jospin récemment
de la force d'interposition. Est-ce que vous n'avez pas le sentiment
qu'il puisse y avoir ici, un jeu où effectivement cette force
interposition serait équipée pour faire face à une armée régulière
et de l'autre côté, on se rappelle du "Drakkar", ne serait
pas véritablement à même de faire face à des actions terroristes ?
(…)
R - L'idée d'une présence
internationale est de plus en plus acceptée. Puis, il peut y avoir
des observations, des contrôles et éventuellement des interventions.
Notre conviction est qu'une telle force aiderait à la mise en œuvre
des résolutions 1402 et 1403 et d'autre part elle augmenterait la sécurité
des deux peuples. Mais là on entrerait dans une réflexion sur
"comment faire en sorte que cela ne verrouille pas un seul côté".
Il ne s'agit pas d'avoir une force qui empêcherait l'armée israélienne
d'exercer des représailles contre des centres de commandement
terroristes et qui, d'autre part, laisse passer les attentats
suicides. Cela suppose de redémarrer un minimum de discussions pour
que le gouvernement israélien dise "j'accepte dans telles
conditions, je vais garder ma liberté de mouvement sur tel ou tel
point" et que l'Autorité palestinienne dise "j'accepte,
puisqu'on me reconnaît à nouveau un rôle légitime et qu'on arrête
de détruire les moyens qui me permettraient de faire quelque chose,
j'emploie toutes mes forces reconstituées dans cette tâche".
Q - Cette force
d'interposition n'est pas pour tout de suite ?
R - Ce serait pour tout
de suite, si tout le monde était d'accord. Il est évident qu'on ne
veut pas que le système fonctionne en sens unique.
Q - Vous vouliez
parler, tout à l'heure, des répercussions sur le sol français de ce
conflit.
(…)
R - Sur la situation en
France, je voudrais vous dire que je suis inquiet de voir certains
slogans qui commencent à monter de part et d'autre. Les juifs français
sont des citoyens français de la République française. Les Français
d'origine arabo-musulmane, sont de telle ou telle origine, mais ils
sont citoyens français. Ce qui est important, c'est la République.
Il est absolument intolérable qu'il y ait en France des actes
anti-juifs, anti-synagogue ou contre des personnes qui se font
insulter ou prendre à partie dans la rue ou cracher dessus. J'ai vu
les listes des faits de ce genre. Cela est inacceptable. Il y a
unanimité pour condamner ces actes. Cela appelle des conséquences
judiciaires et pénales. C'est très important. Il faut que ce monde
arabo-musulman français comprenne bien que les juifs de France ne
sont pas responsables de la politique du gouvernement israélien. Ils
sont citoyens français. Ils ne sont pas responsables de ce que fait
ou pas l'armée israélienne dans les territoires. En sens inverse, il
faut que les juifs de France comprennent que ces Français d'origine
arabo-musulmanes ne sont pas responsables des attentats suicides. Ils
ne sont pas responsables de la politique du Hamas..
Q - Les attaques des
juifs de France contre les mosquées et contre des édifices…
R - J'ai parlé tout à
l'heure d'actes anti-juifs, je n'ai pas parlé d'actes contre les
mosquées, encore, qui est une sorte de racisme anti-arabe, dont il
faut d'ailleurs se préoccuper. Il faut vraiment traiter cela de façon
peut-être plus intense. Je voudrais que les communautés se parlent.
Je n'aime pas le terme "communauté" mais il y en a pas de
plus…
Q - Justement, sur ce
thème, on a le sentiment que certains consciemment ou inconsciemment
risquent d'attiser un nouveau type de haine, c'est une haine judéo-chrétienne.
Le porte-parole du Quai d'Orsay a déclaré que "La France était
outrée de l'offense à la conscience universelle, qu'avait provoqué
l'encerclement de l'église de nativité par les forces israéliennes".
Les pères franciscains qui gèrent les lieux saints, ont déclaré,
il y a trois jours, que la situation avait été provoquée par des
invasions violentes de Palestiniens armés à l'intérieur de l'église
de la nativité, et d'ailleurs une journaliste de la RAI présente à
ce moment près de l'église a déclaré qu'il y a des Palestiniens
armés, et, parmi eux, certains responsables des actions sanglantes
des dernières semaines.
Pourquoi la France ne
proteste-t-elle pas contre l'utilisation inique d'un lieu saint par
les terroristes palestiniens ?
R - Nous avons protesté.
Dans l'affaire de Bethléem, nous avons réagi comme l'ont fait à peu
près toutes les capitales européennes. Peut-être que ce n'est pas
équilibré mais ce n'est pas spécifiquement français, pas spécialement
Quai d'Orsay. Il y a une réaction plus large, très forte en Italie
parce que Bethléem avec sa basilique est un symbole très fort et que
c'est une terre d'asile depuis toujours. Mais il ne faut pas extraire
une condamnation par rapport à toutes les autres. Ce jour-là, c'est
la basilique qui faisait l'actualité, un autre jour, c'est autre
chose. Ou bien alors, il vous faudrait rappeler des centaines de
condamnations que nous faisons tout le temps ; pourquoi en extrait-on
que certaines et pas les autres ?
Q - Ce sont celles qui
heurtent le plus !
R - Oui, mais je vous
assure que cette affaire sur la basilique a provoqué une émotion
et à mon avis, cela a joué un rôle dans le mouvement du président
Bush. Il paraît que les Israéliens entretiennent des relations avec
le Vatican pour suivre cette affaire aujourd'hui. Ils essaient de
contrebalancer les effets produits par l'attaque de la basilique.
Pour revenir à la France, je pense que dans la
communauté arabo-musulmane de France et peut-être même dans le
monde médiatique français, on sous-estime la pression psychologique
terrible qu'exercent les attentats suicides sur l'opinion publique en
Israël et je pense que l'on a sous-estimé l'inquiétude considérable
qui s'est développée dans la communauté juive française à partir
de ces actes qui apparaissaient au début comme isolés. Cela
paraissait plutôt comme des actes imbéciles de jeunes destructurés,
il faut prendre cela plus au sérieux. Tout le monde doit faire un
effort.
Quelles que soient les positions politiques sur le
Proche-Orient, je pense que la communauté juive de France doit faire
un effort pour comprendre le calvaire que vit le monde palestinien. Il
n'y a pas que des terroristes ni que le Hamas, ni que le double
langage de tel ou tel responsable palestinien. Dans les vingt ou
trente années d'efforts, de contacts israélo-arabes et israélo-palestiniens,
pour rechercher la paix, il y a toujours eu un rôle étonnant,
impressionnant de grandes personnalités juives françaises. Je crois
qu'il y a une tradition qu'il ne faut pas laisser perdre, une
sensibilité exprimée, qui devrait nous aider, en France, et tous
ensemble. N'ayons pas une approche politicienne sur ce sujet. Il faut
empêcher absolument toute contagion en France de cette tragédie du
Proche-Orient et d'autre part, apporter la meilleure contribution
possible au Proche-Orient pour retrouver le chemin de la construction
de la paix./.
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